Les mains dans la terre, la faim au ventre
- Bruno

- il y a 5 jours
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 5 jours
Soleil de plomb, je décide de me mettre à l'ombre, haut lieu d'une cuisine simple aux murs blancs, plats de labeur paysan et tradition du mijotage, bulles lourdes crevant la surface des sauces, fumée d'accueil pour la main qui se glisse entre les lanières du rideau anti-mouches espagnol.
Dès l'entrée, la fraicheur gagne le torse humide, les yeux s'habituent progressivement à l'obscurité, découvrant quelques habitués de l'Estrella Galicia.
Un petit signe de tête et me rends directement dans la petite pièce du fond servant de salle de restauration.
Seulement quelques tables : ici, le passé a laissé quelques traces de vérité. Quand l'activité augmente, on n'étend pas sa surface pour se développer, on réduit les vides et les distances entre les personnes en ajoutant des tables.

Je suis seul, certainement le premier d'une longue cohorte à venir. Je choisis ma table, celle où je peux commencer à manger des yeux le pin quotidien à flanc de montagne, à mordre à pleines dents la végétation odorante.
Machinalement, j'allume mon téléphone portable : kyrielle de notifications, petits ronds rouges à l'instar d'yeux de lapins myxomatosés.
Je consulte, réponds, commente, like, scrolle, accélère, ralentis, je prends ma dose, frénétique, posture compulsive, addictive.
Progressivement, une conscience réflexive m'oblige à adopter une posture d'observation de la scène à laquelle je participe. Je me retrouve en lévitation dans un coin du plafond.
Un vieux monsieur s'est assis silencieusement à la table d'à côté, à un mètre environ, en quinconce, je ne m'en étais même pas aperçu, nous sommes l'un en face de l'autre, décalés, il m'observe de quelques regards en coin, moi plongé dans mon écran, ailleurs qu'ici et maintenant.
De mon poste d'observation, le tableau est pathétique, en pleine injonction paradoxale.
Venir ici est pour moi une déconnection et un refuge au tourbillon du monde, une quête de l'instant, d'une rencontre, d'une authenticité, d'un insoupçonné.
Ma mécanique comportementale zombie ampute de fait toutes ces possibilités. Je m'en veux de mon manque de vigilance, de mes garde-fous pris en défaut. J'éteins mon téléphone, penaud.
Petit exercice rapide de respiration, recentrage sur mon pan con tomate, je me délie la langue d'une première gorgée de bière, la meilleure, envie d'être de nouveau disponible, d'accueillir.
Nos regards se croisent, on ne se connait pas, salut à toi ô mon frère, benvinguts amigo mio.
En ce lieu, les murs de l'hiver sont la mémoire chaude des fumets, ceux des plats traditionnels de ma grand-mère, d'une longue lignée avant elle.
La lourde assiette creuse arrive avec une cuillère. L'olla de blat est un ragoût très populaire dans la région. Il est principalement composé de blé, de pois chiches, de diverses viandes et aromatisé au fenouil sauvage.
Sourires complices avec mon voisin de table, je vois dans ses yeux que je viens de marquer des points en ayant choisi ce plat.
Il m'avait peut-être pris pour un étranger de passage, il est en train de revoir sa copie.
Le patron arrive, me salue chaleureusement, puis me présente, el francés comme on me surnomme ici, le vieux monsieur se révélant être son beau-père.
Et c'est comme s'il avait mis une pièce dans la machine.
Le vieil homme commence à aligner quelques mots en français, m'apprends qu'il a vécu plusieurs années à Lyon dans les années '60.
Nos échanges inventent une nouvelle langue, mélangeant allègrement dans une même phrase le français, l'espagnol, le patois du coin proche du catalan, le langage des signes, les rires, le passé, le présent et l'avenir, la joie de nos souvenirs, les non-dits complices, les slurps de nos lampées.
Nos tables bougent et se rapprochent comme lors d'une séance de spiritisme où chacun convoque ses ancêtres en offrande, les siens de Bolulla, les miens de Callosa d'en Sarria, deux villages seulement distants de quelques kilomètres.
Il souhaite maintenant aller plus loin, ancrer des images, me montrer des photos.
Il sort de la poche de son pantalon son téléphone portable et scrolle dans sa bibliothèque, me montre pêle-mêle son album de vie. Je retiendrai les photos de sa DS blanche dans Lyon et le sourire de son petit-fils qui ressemblait au sien.
Je lui montre des photos de mon fils, de mes aïeux, de mes nèfles, de ma casa de campo rénovée. Il prononce una maravilla...
Soudain, comme un flash, je me rejoins dans le coin du plafond.
Je l'y retrouve qui m'offre un chupito de licor de hierbas.
Aux hommes augmentés, elle ouvre les portes de la lucidité maintenue.





Commentaires